Extrait de Ola Buen Camino


œuvre en préparation…
Roman dont l’action se déroule au fil des pas, sur le Chemin de Compostelle…


Extrait 1

Carnets de pèlerins tamponnés, les uns et les autres retournent vers leurs hébergements. Certains font un crochet à l’église de sainte Quitterie. Cette princesse gothe martyrisée aurait, raconte la légende, ramassé sa tête que le bourreau venait de trancher.
« C’est une histoire sans queue ni tête », rit Didier marchant vers l’hôtel où Gabrielle se repose en consultant une Bible de poche qu’un pèlerin lui a prêtée. Dans la traversée du pont et le passage de voitures qui lui rappellent une vie dont il est bien éloigné, il aperçoit Anne sur une berge de l’Adour parlant à Raymonde attentive. Il revoit la paysanne de la première rencontre à Montfaucon, muette, bougonne, lourde d’un poids dont Gabrielle disait qu’il n’était pas seulement physique. Elle mangeait à une table dans le relais Saint Jacques tenu par un couple bouleversant, le mari très malade, l’épouse qui adoucissait comme elle pouvait les heures angoissantes qu’il traversait, portant avec lui sa peur de mourir. Dans cette grande salle défraîchie qui avait dû connaître des heures plus glorieuses, Raymonde ignorait son entourage. Aujourd’hui, après des kilomètres de chemin, elle s’ouvre aux autres. Un peu plus loin, Didier croise Jacques tenant Basile par le bras. Qu’ont-ils à se dire, ces deux-là, comme s’ils se connaissaient depuis longtemps ?
Etrange, ce chemin qui coud des destins entre eux en quelques pas, en quelques heures…

 


Extrait 2

« C’est pas parce que ta fille ne t’a pas écrit que tu dois tirer une gueule pareille !
- Elle avait promis, s’entête Basile.
- Les promesses, tu y crois encore ? Et puis j’en ai marre que tu me suives comme un petit chien. Marche seul, grandis ! »
En trois enjambées, Lucien distance son compagnon qui reste là, pétrifié.
« Tu m’abandonnes ? »
L’air chaud de la Meseta brûle ses mots d’enfant avant qu’ils parviennent aux oreilles de Lucien.
« Je suis pas une bonne sœur », maugrée-t-il pour lui-même, arpentant à grands pas la route de terre sèche. Tout ce qu’il a pu offrir, il l’a fait, qu’on ne lui en demande pas plus ! Il les revoit, les petites nonnes qui le nourrissaient et l’élevaient au milieu de leurs prières. Touchantes mais énervantes mères de remplacement. Le seul homme de l’orphelinat, c’était le jardinier qui lui parlait de Charles de Foucauld, son modèle inaccessible.
« Pourquoi tu ne fais pas comme lui ? avait suggéré Lucien, adolescent lassé par le rabâchage de l’homme.
- Si je partais, ce ne serait pas à Tamanrasset mais sur le Chemin de Compostelle. Il y a des endroits dans la Meseta où un ermite aurait sa place. »
Au moment de quitter l’orphelinat, le jardinier avait délaissé le repiquage de ses salades et retenu le jeune homme plus que de coutume.
« Pourquoi tu n’irais pas sur le Grand Chemin ? Vas-y pour moi, Lucien. J’en ai rêvé, je suis trop vieux. Et puis tous ces petits que mon potager nourrit, je ne peux pas les abandonner.
- J’ai appris le métier de mécanicien. Je voudrais d’abord travailler, ensuite, je ne sais pas. »
Le jardinier avait posé une main sur sa tête.
« Tu iras, petit, costaud comme tu es. Méfie-toi seulement d’être prisonnier de l’errance. Ce ne sera plus un bienfait mais un poison. »
Lucien avait haussé les épaules. Pourtant, le jardinier avait été la seule personne qu’il avait embrassée de bon cœur.
Lucien se retourne. Basile est resté derrière sur le plateau aride. Qu’il aille au diable ! Lui décide de s’arrêter hors chemin dans le vallon cultivé de San Bol, arrosé par un ruisseau. Il pressent qu’il y retrouvera l’âme de son jardinier.