Extraits
de "Fille d'Automne"
Extrait 1
"Quand j'ai rencontré Johann, en chair
et en os, pour la première fois, je devais avoir quatorze
ans. J'ai d'abord été saisie par sa musique. Du hall
d'entrée, une furieuse envolée de notes, suivie d'une
pathétique mélodie m'a empoignée et fait pousser
la porte du salon où jouait l'artiste. Il s'est arrêté une
seconde, puis a continué son morceau comme si je n'existais
pas. M'avait-il seulement vue ?"
Extrait 2
"
Pourtant, une petite voix perfide, qui allait s'amplifier à mon
insu, m'a alertée et ouvert les yeux sur l'étrangeté de
la vie que je menais.
Un soir, au milieu d'un concert, pour la première fois de
notre intimité exclusive, j'ai regardé dans la salle
ceux que le rayonnement de Johann subjuguait. Il créait entre
eux et lui une onde captivante. Je prenais conscience soudain qu'il
existait pour tous ces inconnus, tandis que j'étais simplement
là, disponible, silencieuse, ignorée, partenaire esseulée
d'un être qui peuplait mes fantasmes et ma solitude. Dans la
déchirure de cet instant d'évasion, ma vie, rivée
au souffle de Johann, m'est apparue dans toute son anomalie. Nous
ne construisions qu'un feu sans foyer... Comme désarticulée
et lointaine, la plainte qui s'élevait du violon de Johann
m'a douloureusement tirée de la torpeur où mes pensées
coupables m'avaient entraînée..."
Extrait 3
"
Pendant deux mois, ma mère, suivie quotidiennement par le
jeune médecin qui n'habitait pas notre village mais sillonnait
notre campagne, a semblé se remettre. Henriette l'entourait
d'attentions, cuisinait pour elle des plats qu'elle goûtait à peine.
Elle a tout de même repris des forces avec le printemps qui
pointait le bout de son nez et retrouvé le goût du piano.
Sa musique, tirée de toutes les peines qu'elle avait endurées,
des joies qu'elle avait su gagner, me semblait plus belle qu'avant
et me remplissait d'émotions neuves, différentes de
la chaleur épidermique, impatiente, fébrile, cruelle
parfois, que me communiquait le violon de Johann. Le jeu de ma mère
touchait une zone inconnue de moi. Sa souffrance chantait. Je ne
comprenais pas par quel sortilège on pouvait extraire de l'épreuve
une telle harmonie. Où cette femme si fragile
puisait-elle cette force tranquille qui cicatrisait
mes plaies et me donnait
la paix ?"
Extrait 4
"
Au soleil levant de notre amour, j'ai vécu, comme si c'était
la première fois, l'éclosion du printemps bruissant
de vie, la lumière des jours qui s'allongent, les nuits où les
chats en rut gémissent d'attente et de plaisir, la floraison
en boucles blanches ou roses des cerisiers, la jeunesse bourdonnante
des insectes sans repos. Cette résurrection reflétait
celle qui bouillonnait en moi."
Ses bras m'ont entourée, vigoureux, pressants. J'y abritais
mes questions et mes secrets, et les y laissais mûrir. Marc
me donnait ses réponses d'homme. Les ans passaient et dans
le fond de moi-même, j'en cherchais d'autres. Je n'avais pas
fini ce voyage dont le sens m'échappait. Sans impatience maintenant,
je poursuivais une quête imprécise,
attentive et disponible aux signes qui allaient
une nouvelle
fois bouleverser ma vie."
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