Extrait de "L’Homme du Wavel "

 

La nuit est tombée depuis longtemps et la tête de Marine commence à dodeliner sur les copies. Elle les range en piles, s'étire et va fermer les stores. Après quelques pas de somnambule jusqu'à la cuisine, elle se prépare une tisane, sacrifiant à un rite aussi digestif que détendant transmis de mère en fille. Dans le silence, elle jouit de cet instant où le temps lui-même semble s'arrêter. La journée de ce dimanche 11 novembre, à l'écart des cérémonies officielles, est derrière elle, remplie, douce, le devoir du lundi préparé, aucun retard de corrections... Dans sa solitude lui reviennent les baisers de Samuel, tout à l'heure dans la rue brumeuse, ses doigts discrètement indiscrets qui éveillent en elle des frissons de plaisir. Où ce chemin d'amour va-t-il les mener ? Entre deux lampées de tisane la voix de Benoît malhabile aux confidences se faufile. Des mots qui atteignent Marine plus précisément ce soir.
" J'ai imaginé en vous voyant que mon fils vous avait rencontrée là-bas."
C'est à peu près ce qu'il a dit.
Là-bas, dans la baie captée par Samuel un jour de vague à l'âme, peut-être celle de leurs destins...
Un bruit insolite casse le silence, une sorte de glissement dans l'air un peu sifflant et une chute sourde... Le pigeon de Benoît, c'est certainement lui, il est revenu ! D'un bond elle fouille dans un tiroir, prend une loupe et va dans sa chambre. En pleine lumière, Marine distingue sous la lentille grossissante un dos d'homme courbé et couvert d'un manteau gris foncé s'apparentant au plumage d'un pigeon. Figé dans cette posture, l'être aux formes équivoques semble arrêté dans un élan qui le pousserait en avant sans l'opposition d'une force contraire.
" Qui es-tu ? Un pigeon ? Un homme ? Tu vas, tu viens. Il y a quinze jours, exactement le 28 octobre, tu disparaissais. Aujourd'hui, tu reparais. Je veux bien noter tes allées et venues, mais est-ce que c'est ça que tu attends de moi ?"
Jamais comme cette nuit, elle ne l'a vu aussi nettement. Ou bien est-ce que son œil se serait habitué à le reconnaître ? Mais reconnaître qui ?
Un peu plus tard, nichée sous la couette, Marine plonge dans une sorte de torpeur d'où l'image insistante de ses derniers rêves joue avec ses nerfs, celle d'une colline et d'une citadelle émergeant d'une brume grise.
En se réveillant le lendemain matin elle regarde à nouveau la baie. Elle ne s'est pas trompée, la longue étendue sablonneuse retient dans ses draperies un être vivant en lutte contre une puissance invisible. Que va en dire Samuel ? Quelques mots résignés accompagnés d'un haussement d'épaules.