Extrait de "Mère de Sable"

 

Devant le miroir au cadre déhanché, Rébecca regarde son visage. Il ressemble à un paysage après la pluie, plus propre, plus cru. C'est un autre visage, celui que personne, elle-même comprise, ne voit jamais longtemps, parce qu'à peine éveillé il se modèle à chaque seconde, à chaque situation, s'oublie derrière un jeu de composition inévitable. Ses rides, ses cheveux clairsemés de fils blancs apparaissent, soulignent sans indulgence le passage du temps. Ce même miroir a aussi retenu l'image de Jeanne qui passait de longs moments à enrouler ses cheveux dans un bandeau blanc. Elle sortait de ces séances avec une tête de sainte auréolée, les bras rompus. A demi cachée, Rébecca avait souvent observé ce rite immuable qui la fascinait. Il transformait une femme sortie de son lit et totalement naturelle en une autre qui avait le droit de s'offrir aux regards. Les deux étaient sa mère.
Son brusque afflux de larmes passé, Rébecca se sent plus légère. Moins de cette atmosphère poisseuse qui, ce matin, engluait ses gestes, ses pensées, son corps. Même si le nuage d'amertume ne s'est pas complètement crevé et que sa tête n'apprécie toujours pas de passer de l'horizontale à la verticale, ou vice versa, elle se sent en meilleure forme. Soulagée sans être véritablement apaisée.
Comment expliquer tout ça à un homme, surtout s'il est son mari ? Parce que, tout de même, Christophe, malgré son peu d'aptitude et de goût à observer les gens, verra qu'elle se porte mieux. Rébecca en sourit d'avance. Il va poser des questions précises pour obtenir des réponses précises, et il risque d'être déçu. Ce qu'elle vit n'est pas racontable et ne peut se disséquer en séquences découpées au ciseau, comme dans le montage d'un film. On enlève ce bout pour ne garder que celui-là, compréhensible, logique dans un ensemble cohérent. Le mot est lâché, logique.
Logique, la maladie du grain de sable ? ironisera Christophe. D'accord, c'est une image, finira-t-il par concéder, magnanime. Dis-en un peu plus pour que je comprenne mieux. Que veux-tu que je te dise, mon amour, un mal être difficile à partager parce qu'il est trop personnel. Je te demande de respecter la façon dont j'essaie de m'en guérir. Fais-moi confiance. Je ne suis pas seule. J'ai Soizic avec moi, donc la face cachée de mon histoire. Je vais m'en sortir, c'est une conviction intime vissée en moi aussi sûrement qu'une de ces chevilles que je te vois enfoncer dans un mur. Tu riras jaune de ma piètre comparaison, mon amour de Christophe, mais ce que je vis n'entre dans aucun casier raisonnablement répertorié. Je patauge dans un marécage d'émotions. J'entends bien, à ma place, tu serrerais les dents en disant "ça passera". C'est ta méthode. Je l'ai pratiquée. Rien n'a changé, ça a même empiré. Alors je m'adapte. J'invente ce qui me convient. Ce que je cherche ? La paix en moi et le bonheur. Et toujours et encore le bonheur avec toi parce que tu restes l'homme de ma vie, l'homme qui sait me toucher dans tous les sens du terme, celui qui m'accompagne fidèlement, tel que tu es, comme tu peux. Ce que je fais aujourd'hui t'atteindra parce qu'au bout de mon voyage immobile je vivrai mieux avec moi-même et du même coup mieux avec toi. Après trente années de mariage, un peu de dépoussiérage, ça ne nous fera pas de mal !
" Tiens, tiens, tu parles au miroir maintenant !"
Rébecca sursaute.
" Je parlais tout haut ?
- Tu faisais des gestes des bras, c'était plutôt comique. On aurait dit une avocate en pleine répétition.
- Ah !... Tu sais à qui je parlais ? Tu ne devineras jamais.
- A toi-même ?
- C'était un dialogue entre toi et moi.
- De quoi voulais-tu me convaincre ?
- Que la maladie du grain de sable ne m'empêchait pas de t'aimer.
- Le traitement de Charles semble très efficace.
- Ce n'est pas lui qui m'a fait du bien, c'est cette journée de repos.
- Seule avec tes fantômes ? Je t'ai appelée tout à l'heure, tu n'as pas répondu.
- Le temps d'aller sur le palier, tu aurais raccroché."
Rébecca se dirige vers la porte-fenêtre.
" Déjà plus de soleil..."
Elle se retourne vers Christophe.
" Prends-moi dans tes bras.
- Comme ça, pour rien ?
- Pour rien, pour tout ce que je ne peux pas te dire sans que tu t'énerves. Viens ! J'ai besoin de toi, sans mots."